Pour en finir, à gauche, avec tous les communautarismes ! Lettre à Elio, Zakia, Benoit et Raoul

Pendant longtemps, les spécialistes du nationalisme ont tenu pour vérité que le nationalisme constituait une expression idéologique des nations. Jusqu’au jour où l’anthropologue Bénédict Anderson fit la géniale démonstration inverse: les nations sont, nous dit-il, des communautés imaginaires produites par le nationalisme et non l’inverse. Ce renversement de perspective peut fonctionner à l’identique en matière de communauté et de communautarisme. On peut suivre la logique d’Anderson et affirmer qu’il n’y a pas de communauté qui existerait comme une réalité première mais uniquement des discours qui fabriquent les communautés comme on façonnerait des artefacts.

 

Cette réflexion éclaire l’actualité de la semaine qui ramène précisément au devant du débat public la question du communautarisme. Elle revient en l’occurence à travers les déclarations peu rassurantes du bourgmestre de Saint Josse-ten-Noode, Emir Kir, à l’endroit des Kurdes et via une déclaration mal comprise de la députée régionale bruxelloise Catherine Moureaux sur la nécessité d’enseigner le fait colonial de manière différenciée selon l’origine des élèves. Si le communautarisme fixe une réprobation de plus en plus profonde et trace une limite avec le politiquement respectable, il continuerait selon ses contempteurs à vivre et prospérer de manière décomplexée au sein des partis de gauche.

 

La Belgique est particulièrement mal outillée, quasi ontologiquement serait-on tenté de dire, pour affronter le communautarisme. C’est que le pays en regorge et de toutes sortes. On a le sentiment qu’au plat pays, tous les communautarismes sont permis mais qu’un seul est véritablement suspect: celui que produisent les leaders musulmans au sens large, les rééls et les supposés. Confrontés à l’accusation de diviser la société, beaucoup y opposent soit le déni, soit l’argument du racisme et de la discrimination. Pourtant, nous sommes persuadés qu’on peut, contrairement à une opinion répandue dans les milieux concernés mais aussi dans les milieux progressistes de gauche, accepter sous certaines conditions le mot “communautarisme”.

 

A gauche, on considère souvent que le communautarisme n’est qu’une chimère sans grande réalité matérielle. Mais on le voit bien à travers les débats des présidentielles françaises, le mot est non seulement définitivement entré dans l’usage de la langue française mais est au coeur de la discussion politique en Europe. Plutôt donc que s’y opposer comme le font certains conservateurs bêtement sur l’usage d’un autre terme problématique, l’ “islamophobie”, nous pensons qu’il faut au contraire se le réapproprier, déssaisir la droite et les populistes du monopole du sens qu’ils tentent d’imposer, préciser les réalités qui sont concernées par l’usage du mot, et peut-être encore plus celles qui ne le sont pas, pour affirmer enfin la nécessité de mieux le combattre.

 

Nous sommes bien conscients que le mot “communautarisme” est d’abord et avant tout une arme de combat qui sert à disqualifier et souvent en ciblant du côté des plus faibles. Il ne viendrait, par exemple, à l’idée de personne de parler du communautarisme des exilés fiscaux à Bruxelles, de vouloir leur infliger un parcours d’intégration obligatoire ou de leur intimer la signature d’une charte de respect de normes et de valeurs. C’est malheureusment la triste réalité du dominé que de subir le privlège de position des dominants. Nous sommes aussi parfaitement lucides au sujet du sens varié qu’on attribue au mot “communautarisme”. C’est un réel problème, et non des moindres, qu’il est difficile de le définir avec précision. Tout le monde en parle comme d’une évidence mais personne n’est vraiment certain que l’évidence parle à tout le monde de la même manière. Qu’est-ce qu’au juste que le communautarisme? Est-ce un projet, un disours, une idéologie, un système ? S’agit-il de contrôler les opinions et les idées d’un groupe ou de redistribuer des ressources par clientélisme ou favoritisme? C’est probablement un peu tout cela. Mais bien malin qui pourrait le dire avec certitude dans la mesure où, contrairement au nationalisme ou à d’autre idéologies politiques, on rencontre rarement des acteurs qui s’en revendiquent ouvertement.

 

Si on peut présumer encore approximativement ce qu’il est, il faut aussi dire que ce qu’il n’est pas. Et le communautarisme, ce n’est certainement pas l’appartenance dite communautaire ou le fait d’habiter par contrainte dans un quartier multiculturel pauvre ou encore les solidarités qui s’expriment par exemple dans les associations de migrants. C’est une bien vilaine erreur que d’attribuer aux gens ordinaires porteurs d’une histoire de migration ou de diversité le poids et la responsabilité de la communautarisation de la société. Ceux qui voient du communautarisme partout où existent des groupes porteurs d’une différence culturelle ne produisent rien d’autre qu’un communautarisme majoritaire, qui est une forme polissée du racisme. Le communautarisme, au sens où nous l’entendons, ce sont avant tout des discours et des pratiques de pouvoir de leaders qui construisent des discours autour de la fiction d’une appartenance commune et qui cherchent à en tirer des profits sur le terrain politique, économique, culturel ou religieux. Dans ce sens là, le communautarisme peut-être tout à la fois majoritaire ou minoritaire. C’est à la fois Bart De Wever et Fouad Belkacem.

 

Pendant longtemps, on a cru, à gauche, pouvoir se réfugier dans une attitude de négligence bénigne considérant ce phénomène comme une exagération idéologique de la menace que ferait peser la diversité culturelle sur la cohésion de la société, comme une maladie de jeunesse de la société multiculturelle ou encore comme une question qui viendrait naturellement à se résoudre par la résolution de celle du racisme. Ces positions ne sont plus tenables. Elles ignorent par trop les effet néfastes et immédiats des communautarismes, non pas tant sur la cohésion nationale dont tout le monde sait qu’elle est exemplaire en Belgique, mais sur les minorités elles-mêmes. Ils produisent en effet la victimisation des plus faibles à l’intérieur des minorités (femmes, minorités religieuses, sexuelles, idéologiques et philosophiques, etc.). Nous avons sur ce terrain une certaine expérience et savons que le caractère clairsemé des élus de gauche qui nous soutiennent est l’effet direct de la crainte des sanctions électorales qu’agitent des entrepreneurs de causes communautaires. Le communautarisme ouvre aussi la porte à la justification de discours et de pratiques non-démocratiques. La preuve par Saint-Josse! Ne pas s’y opposer ou s’opposer à son opposition ne peut conduire qu’à infantiliser un peu les publics concernés et à amenuiser leurs capacités de résistance démocratique.

 

Dans ce débat, la gauche devrait s’attacher à déconstruire plus minutieusement le discours de la droite et des populistes qui sont aujourd’hui au gouvernement. La pertinence et la sincérité de leur discours anti-communautariste sont sujettes à caution. Ils sont peu crédibles car ils mènent, en réalité, une lutte sélective contre un seul communautarisme. Et ils s’attachent exclusivement aux conséquences sans jamais traiter les causes premières du phénomène de manière un peu sérieuse. Elle est même une imposture lorsqu’elle s’effarouche de l’existence de “communautés” tout en exigeant qu’elles s’expriment en tant que telles pour se désolidariser par exemple de la violence terroriste. La seule lutte progressiste que nous concevons est celle qui, tout en erradiquant les causes profondes du malaise interculturel de notre société, s’astreint à lutter de manière véritablement universelle contre tous les communautarismes et tous les racismes.

 

Collectif « Les Progressistes Musulmans »

 

 

Foulard à la HEPL, retour sur une très mauvaise pièce…

Un texte de

Maggy Herzet, Athée, militante laïque et bénévole dans différentes structures associatives.

& Fouad Benyekhlef, militant laïque et membre du collectif Les Progressistes Musulmans


Ces dernières années, nous sommes entrés dans une spirale de confrontation avec des enjeux qui dépassent les faits eux-mêmes pour entrer dans une lutte symbolique. Illustrons notre propos avec la polémique suscitée par l’interdiction du port des signes religieux à la Haute Ecole de la Province de Liège lors de laquelle nous avons pu assister à une piècede théâtre comme on aimerait ne plus en voir tant le dénouement était mauvais pour ne pas dire fallacieux.

 

Qui furent les acteurs de cette pièce en 4 actes ?

 

En premier lieu, ceux que nous appellerons les identitaires qui éructent leur « Pas de ça chez nous ». Derrière une laïcité viciée, ces identitaires fantasment sur l’islamisation de la Belgique et motivent leurs théories par des arguments qui frisent le plus souvent une bêtise crasse et un racisme éhonté. Cependant, il ne faut pas les négliger car ils ont un poids redoutable dans l’esprit des politiques qui désormais peuvent axer leur campagne électorale sur les migrations et l’univers symbolique de l’islam.

 

Ensuite, les laïques qui, décideurs ou non, défendent une certaine idée de la laïcité proche de celle de la France avec indépendance de l’État et des églises. Ceux-là tiennent dur comme fer à la neutralité de l’État et de l’école publique. Ils semblent, de plus en plus, partager la position de beaucoup, celle d’une fermeté de circonstance dans un contexte très particulier, fermeté qui s’illustre par le désir de répondre par des mesures générales à des problèmes particuliers.

 

Leur font face une série d’acteurs associatifs musulmans qui,eux aussi,invoquent la laïcité, mais dont la mission semble de porter en justice tout litige permettant d’asseoir leur cause. Laquelle est en réalité celle d’un dogme religieux qui se veut à la fois visible mais surtout victimaire. L’interdiction du port des signes religieux n’est pour eux qu’une insupportable atteinte à la liberté religieuse et constitue donc une discrimination pour les musulmanes qui portent le voile. Voile ou foulard qu’ils défendent d’autre part comme étant « un vêtement comme un autre ». Comprenne qui pourra.

 

Puis, les religieuxdans leur rôle habituel d’hypocrites. Ce mot nous vient du mot latin hypocrisis qui signifie «jouer un rôle, feindre». Faire semblant de ne pas participer à l’intrigue alors qu’en réalité ils ne se privent pas de rappeler, en interne des minorités musulmanes, via leurs sermons, écrits, internet ou dans leurs conférences, que le voile est une obligation religieuse pour toute musulmane. Ils préfèrent donc soutenir officieusement plutôt que s’exposer officiellement.

 

Servant d’alliés aux « victimes », des politiques, des intellectuels, des féministes ou des défenseurs d’une « laïcité inclusive » s’interdisent d’émettre le moindre avis sur le voile sous prétexte qu’ils ne sont pas « concernés » mais défendent la liberté des femmes de « porter les vêtements qu’elles veulent ». Cette gauche bienveillante ignore bien souvent qui elle soutient véritablement car elle accepte  ces acteurs associatifs idéologisés comme représentant des véritables victimes qui, en l’occurrence, sont mises sous tutelle et ne jouent que le rôle de figurantes.

 

Et enfin, last but not least, les laïques musulmans qui ont été les grands absents de cette tragédie. Non qu’ils n’existent pas, mais rares sont ceux qui osent jouer.En effet, traitres pour les uns et paradoxes sur pied pour les autres, ils ont vite fait de ne pas s’exprimer et s’affirmer en tant que « musulmans » ou même « laïques » mais en leur qualité de citoyens exprimant un point de vue spécifique. D’autres clairement sont tombés dans le piège de la torpeur et de l’inaction.

 

Passons maintenant à la pièce. Premier acte : le déclencheur.

 

On rapporte quelques incidents concernant des filles voilées dans la HEPL. Refus de retirer le voile lors de participation à des travaux pratiques où celui-ci constitue un risque. Refus de se dénuder les avant-bras pour les laver chez des élèves infirmières. Prosélytisme. La presse ne manque pas d’ajouter son grain de sel : des étudiants auraient interdit l’accès aux toilettes pour permettre à leurs coreligionnaires de faire leur prière. Délirant ! Mais peu importe. La fachosphère s’en satisfait.  D’autre part, certains membres du corps enseignant demandent des solutions à ces réalités vécues sur le terrain.

 

2ème acte : La réaction.

 

L’école adopte un règlement d’ordre intérieur qui interdit le port de signes religieux aux étudiants en évoquant l’exigence de la neutralité. Elle entend ainsi apporter une réponse définitive à ce type d’incident dont on ignore la fréquence.

 

3ème acte : Emballement.

 

L’annonce de cette mesure provoque la levée de boucliers  desdits acteurs associatifs musulmans et de leurs alliés qui dénoncent l’atteinte à la liberté religieuse d’étudiantes majeures. Les laïques, dans leur pluralité, se déchirent. Certains, soucieux de la neutralité de l’enseignement public soutiennent la mesure. D’autres, à raison, soulignent que seuls les agents de l’État sont soumis à la neutralité, ce qui n’est pas le cas des citoyens majeurs, usagers des services publics.

 

4ème acte : Dénouement.

 

Le tribunal des référés de Liège prononce une ordonnance interdisant à la Haute Ecole de la Province de Liège d’appliquer ce règlement.

 

Cette lamentable affaire n’est qu’une illustration de plus de l’instrumentalisation de la laïcité. En effet, quoique répondant probablement à une situation problématique, l’interdiction du port de signes religieux à des étudiants majeurs était non seulement disproportionnée, mais ne respectait pas la laïcité. Disproportionnée parce que les incidents auxquels elle répondait ne demandaient que fermeté. Et non laïque car l’on ne peut exiger la neutralité d’élèves majeurs dans l’enseignement supérieur. Ce règlement ne pouvait donc qu’être interdit par le tribunal. Il s’agit certes d’un fiasco.

 

Mais il y a plus grave. Cette affaire est l’occasion rêvée pour la montée en créneau d’associations communautaires dont on se demande si elles œuvrent réellement contre les discriminations envers les personnes présumées musulmanes ou si elles ont pour objectif de promouvoir l’islam. Plus exactement une certaine vision de l’islam. En effet, verra-t-on un jour une de ces associations questionner le discours de leaders religieux lorsqu’ils limitent les libertés des musulman(e)s ? Ou sur la condamnation de l’homosexualité ou des mariages mixtes ? Les verra-t-on s’opposer à la discrimination à l’entrée des discothèques ou autres lieux « non halal » ?

 

Le discours des porte-parole de ces associations et celui des leaders religieux sont difficilement différenciables. Ils parlent d’une même voix. Et pourtant, les uns ontle Coran à la main et les autres  les textes de lois belges relatifs à la liberté religieuse.

 

Le combat des laïques a toujours été mené contre l’emprise des religieux sur la société. Paradoxalement, la laïcité est maintenant revendiquée par les religieux et par leurs alliés. Mais ne soyons pas dupes. Lorsqu’un leader religieux parle de laïcité, son but n’est pas de promouvoir la liberté de conscience, mais d’assurer la visibilité de sa religion. La laïcité n’est pas son combat mais un simple moyen pour parvenir à son véritable objectif.

 

Les laïques qui soutiennent les interdictions du port des signes religieux pour de simples citoyens majeurs sont-ils bien conscients de l’enjeu ? A contrario, les politiques, les progressistes, les féministes et les intellectuels qui soutiennent ces associations sont-ils conscients de la pièce dans laquelle ils jouent ? Les grands gagnants dans cette histoire sont les religieux. Ils ont réussi à se faire passer pour les défenseurs des droits des femmes : le droit pour elles d’obéir à une obligation religieuse dont le but est d’assurer leur contrôle social. Et cerise sur le gâteau, c’est eux qui font la leçon sur la laïcité.

 

Ainsi, la laïcité serait la grande perdante ? Pas du tout. Cette situation résulte d’une maladresse politique. Certainement pas d’une attaque antimusulmane comme d’aucuns ont voulu le faire croire. Les laïques peuvent à la fois s’opposer à ce type de règlement sans pour autant soutenir ces associations dont ils ne partagent pas les visées. En effet, il est facile d’introduire un recours contre une personne, une école ou l’Etat lorsqu’il y a entrave à la liberté de culte mais la liberté de ne pas croire ou de ne pas pratiquer est-elle suffisamment  protégée en Belgique ? Gardons-nous de tout angélisme. Les personnes musulmanes ou de culture musulmane peuvent subir des pressions intra-communautaires à “l’islamo-conformisme” rigide, sectaire et liberticide. Si ces pressions ne sont pas des contraintes à proprement parler, elles peuvent bel et bien être attentatoires à la liberté de conscience. Et c’est là aussi que doit porter le combat des laïques. Pour la liberté. Et l’égalité.