Foulard à la HEPL, retour sur une très mauvaise pièce…

Un texte de

Maggy Herzet, Athée, militante laïque et bénévole dans différentes structures associatives.

& Fouad Benyekhlef, militant laïque et membre du collectif Les Progressistes Musulmans


Ces dernières années, nous sommes entrés dans une spirale de confrontation avec des enjeux qui dépassent les faits eux-mêmes pour entrer dans une lutte symbolique. Illustrons notre propos avec la polémique suscitée par l’interdiction du port des signes religieux à la Haute Ecole de la Province de Liège lors de laquelle nous avons pu assister à une piècede théâtre comme on aimerait ne plus en voir tant le dénouement était mauvais pour ne pas dire fallacieux.

 

Qui furent les acteurs de cette pièce en 4 actes ?

 

En premier lieu, ceux que nous appellerons les identitaires qui éructent leur « Pas de ça chez nous ». Derrière une laïcité viciée, ces identitaires fantasment sur l’islamisation de la Belgique et motivent leurs théories par des arguments qui frisent le plus souvent une bêtise crasse et un racisme éhonté. Cependant, il ne faut pas les négliger car ils ont un poids redoutable dans l’esprit des politiques qui désormais peuvent axer leur campagne électorale sur les migrations et l’univers symbolique de l’islam.

 

Ensuite, les laïques qui, décideurs ou non, défendent une certaine idée de la laïcité proche de celle de la France avec indépendance de l’État et des églises. Ceux-là tiennent dur comme fer à la neutralité de l’État et de l’école publique. Ils semblent, de plus en plus, partager la position de beaucoup, celle d’une fermeté de circonstance dans un contexte très particulier, fermeté qui s’illustre par le désir de répondre par des mesures générales à des problèmes particuliers.

 

Leur font face une série d’acteurs associatifs musulmans qui,eux aussi,invoquent la laïcité, mais dont la mission semble de porter en justice tout litige permettant d’asseoir leur cause. Laquelle est en réalité celle d’un dogme religieux qui se veut à la fois visible mais surtout victimaire. L’interdiction du port des signes religieux n’est pour eux qu’une insupportable atteinte à la liberté religieuse et constitue donc une discrimination pour les musulmanes qui portent le voile. Voile ou foulard qu’ils défendent d’autre part comme étant « un vêtement comme un autre ». Comprenne qui pourra.

 

Puis, les religieuxdans leur rôle habituel d’hypocrites. Ce mot nous vient du mot latin hypocrisis qui signifie «jouer un rôle, feindre». Faire semblant de ne pas participer à l’intrigue alors qu’en réalité ils ne se privent pas de rappeler, en interne des minorités musulmanes, via leurs sermons, écrits, internet ou dans leurs conférences, que le voile est une obligation religieuse pour toute musulmane. Ils préfèrent donc soutenir officieusement plutôt que s’exposer officiellement.

 

Servant d’alliés aux « victimes », des politiques, des intellectuels, des féministes ou des défenseurs d’une « laïcité inclusive » s’interdisent d’émettre le moindre avis sur le voile sous prétexte qu’ils ne sont pas « concernés » mais défendent la liberté des femmes de « porter les vêtements qu’elles veulent ». Cette gauche bienveillante ignore bien souvent qui elle soutient véritablement car elle accepte  ces acteurs associatifs idéologisés comme représentant des véritables victimes qui, en l’occurrence, sont mises sous tutelle et ne jouent que le rôle de figurantes.

 

Et enfin, last but not least, les laïques musulmans qui ont été les grands absents de cette tragédie. Non qu’ils n’existent pas, mais rares sont ceux qui osent jouer.En effet, traitres pour les uns et paradoxes sur pied pour les autres, ils ont vite fait de ne pas s’exprimer et s’affirmer en tant que « musulmans » ou même « laïques » mais en leur qualité de citoyens exprimant un point de vue spécifique. D’autres clairement sont tombés dans le piège de la torpeur et de l’inaction.

 

Passons maintenant à la pièce. Premier acte : le déclencheur.

 

On rapporte quelques incidents concernant des filles voilées dans la HEPL. Refus de retirer le voile lors de participation à des travaux pratiques où celui-ci constitue un risque. Refus de se dénuder les avant-bras pour les laver chez des élèves infirmières. Prosélytisme. La presse ne manque pas d’ajouter son grain de sel : des étudiants auraient interdit l’accès aux toilettes pour permettre à leurs coreligionnaires de faire leur prière. Délirant ! Mais peu importe. La fachosphère s’en satisfait.  D’autre part, certains membres du corps enseignant demandent des solutions à ces réalités vécues sur le terrain.

 

2ème acte : La réaction.

 

L’école adopte un règlement d’ordre intérieur qui interdit le port de signes religieux aux étudiants en évoquant l’exigence de la neutralité. Elle entend ainsi apporter une réponse définitive à ce type d’incident dont on ignore la fréquence.

 

3ème acte : Emballement.

 

L’annonce de cette mesure provoque la levée de boucliers  desdits acteurs associatifs musulmans et de leurs alliés qui dénoncent l’atteinte à la liberté religieuse d’étudiantes majeures. Les laïques, dans leur pluralité, se déchirent. Certains, soucieux de la neutralité de l’enseignement public soutiennent la mesure. D’autres, à raison, soulignent que seuls les agents de l’État sont soumis à la neutralité, ce qui n’est pas le cas des citoyens majeurs, usagers des services publics.

 

4ème acte : Dénouement.

 

Le tribunal des référés de Liège prononce une ordonnance interdisant à la Haute Ecole de la Province de Liège d’appliquer ce règlement.

 

Cette lamentable affaire n’est qu’une illustration de plus de l’instrumentalisation de la laïcité. En effet, quoique répondant probablement à une situation problématique, l’interdiction du port de signes religieux à des étudiants majeurs était non seulement disproportionnée, mais ne respectait pas la laïcité. Disproportionnée parce que les incidents auxquels elle répondait ne demandaient que fermeté. Et non laïque car l’on ne peut exiger la neutralité d’élèves majeurs dans l’enseignement supérieur. Ce règlement ne pouvait donc qu’être interdit par le tribunal. Il s’agit certes d’un fiasco.

 

Mais il y a plus grave. Cette affaire est l’occasion rêvée pour la montée en créneau d’associations communautaires dont on se demande si elles œuvrent réellement contre les discriminations envers les personnes présumées musulmanes ou si elles ont pour objectif de promouvoir l’islam. Plus exactement une certaine vision de l’islam. En effet, verra-t-on un jour une de ces associations questionner le discours de leaders religieux lorsqu’ils limitent les libertés des musulman(e)s ? Ou sur la condamnation de l’homosexualité ou des mariages mixtes ? Les verra-t-on s’opposer à la discrimination à l’entrée des discothèques ou autres lieux « non halal » ?

 

Le discours des porte-parole de ces associations et celui des leaders religieux sont difficilement différenciables. Ils parlent d’une même voix. Et pourtant, les uns ontle Coran à la main et les autres  les textes de lois belges relatifs à la liberté religieuse.

 

Le combat des laïques a toujours été mené contre l’emprise des religieux sur la société. Paradoxalement, la laïcité est maintenant revendiquée par les religieux et par leurs alliés. Mais ne soyons pas dupes. Lorsqu’un leader religieux parle de laïcité, son but n’est pas de promouvoir la liberté de conscience, mais d’assurer la visibilité de sa religion. La laïcité n’est pas son combat mais un simple moyen pour parvenir à son véritable objectif.

 

Les laïques qui soutiennent les interdictions du port des signes religieux pour de simples citoyens majeurs sont-ils bien conscients de l’enjeu ? A contrario, les politiques, les progressistes, les féministes et les intellectuels qui soutiennent ces associations sont-ils conscients de la pièce dans laquelle ils jouent ? Les grands gagnants dans cette histoire sont les religieux. Ils ont réussi à se faire passer pour les défenseurs des droits des femmes : le droit pour elles d’obéir à une obligation religieuse dont le but est d’assurer leur contrôle social. Et cerise sur le gâteau, c’est eux qui font la leçon sur la laïcité.

 

Ainsi, la laïcité serait la grande perdante ? Pas du tout. Cette situation résulte d’une maladresse politique. Certainement pas d’une attaque antimusulmane comme d’aucuns ont voulu le faire croire. Les laïques peuvent à la fois s’opposer à ce type de règlement sans pour autant soutenir ces associations dont ils ne partagent pas les visées. En effet, il est facile d’introduire un recours contre une personne, une école ou l’Etat lorsqu’il y a entrave à la liberté de culte mais la liberté de ne pas croire ou de ne pas pratiquer est-elle suffisamment  protégée en Belgique ? Gardons-nous de tout angélisme. Les personnes musulmanes ou de culture musulmane peuvent subir des pressions intra-communautaires à “l’islamo-conformisme” rigide, sectaire et liberticide. Si ces pressions ne sont pas des contraintes à proprement parler, elles peuvent bel et bien être attentatoires à la liberté de conscience. Et c’est là aussi que doit porter le combat des laïques. Pour la liberté. Et l’égalité.

 

admin4046

 

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